À l’origine de la sclérose en plaques et de ses symptômes comme des troubles moteurs, sensitifs, visuels et cognitifs, se trouve une réaction immunitaire inadaptée encore mal connue. Mieux comprendre cette réaction inflammatoire et comment les cellules immunitaires pénètrent dans le cerveau est une voie vers de nouveaux traitements. La recherche dans ce domaine est soutenue par la Fondation privée des HUG et le Fonds Molaine.
À l’occasion de la sortie du Rapport d’activités 2025 de la Fondation privée des HUG, le Professeur Patrice Lalive d’Epinay, responsable de l’Unité de neuroimmunologie, et le Docteur Gautier Breville, médecin au Service de neurologie des HUG détaillent l’avancée des recherches menées depuis plus de 10 ans sur la sclérose en plaques et l’identification de nouvelles cibles thérapeutiques prometteuses tel que le récepteur c-Met.
La sclérose en plaques (SEP) est une maladie complexe, imprévisible, qui touche le système nerveux central et bouleverse durablement la vie des personnes concernées. Elle se caractérise par des lésions de la myéline, une membrane protégeant les neurones, essentielle à la transmission des impulsions nerveuses. Il en résulte des troubles moteurs, sensitifs, visuels et cognitifs pouvant mener au handicap. Derrière ces symptômes visibles se cache une réaction immunitaire inadaptée, encore imparfaitement comprise, mais qui réside au cœur des mécanismes de la maladie.
Depuis plus de dix ans, l’équipe du professeur Patrice Lalive d’Epinay explore ces mécanismes avec une ambition claire: comprendre précisément comment certaines cellules immunitaires parviennent à franchir les barrières protectrices du cerveau et à provoquer des lésions. L’objectif est de mieux cibler l’inflammation et de limiter le handicap.
Les avancées récentes issues de ce programme de recherche ont permis d’identifier de nouvelles cibles thérapeutiques prometteuses, notamment autour du récepteur c-Met et des mécanismes de tolérance immunitaire. Ces découvertes ouvrent la voie à une médecine plus précise, fondée sur les causes biologiques de la maladie. Elles nourrissent l’espoir de traitements mieux adaptés et plus efficaces pour les personnes atteintes de sclérose en plaques.
L’interview croisée du professeur Patrice Lalive d’Epinay (PLE) et du docteur Gauthier Breville (GB) est l’occasion d’en savoir plus sur cette aventure scientifique porteuse de grands espoirs thérapeutiques. Ces travaux de recherche sont soutenus par le Fonds Molaine ainsi que par plusieurs donateurs et donatrices intéressées par la recherche sur la sclérose en plaques.
Pourquoi vous êtes-vous engagés dans la recherche sur la sclérose en plaques ?
Pr Patrice Lalive d’Epinay: Durant mes études de médecine, j’ai été très vite fasciné par le domaine de la neurologie, qui me semblait aussi difficile à cerner que frustrant sur le plan thérapeutique. Lors d’un stage de neurologie, j’ai été marqué par la prise en charge d’une jeune patiente qui présentait un léger problème de vision. Son IRM a révélé de très nombreuses lésions démyélinisantes dont la plupart étaient asymptomatiques. C’était juste avant les années 2000, à une époque où on
avait encore de la peine à prononcer le diagnostic de SEP, notamment au vu de l’absence de thérapeutique efficace. Le chemin des 20 dernières années a été fascinant, puisqu’actuellement cette maladie peut se diagnostiquer avant même que les premiers symptômes ne se ressentent, et qu’il existe plus d’une dizaine de traitements permettant de modifier favorablement le cours de la maladie.
Dr Gauthier Bréville: Je me suis engagé dans la recherche sur la sclérose en plaques parce que c’est une maladie qui touche des sujets jeunes, avec des conséquences neurologiques et thérapeutiques à long terme, et dont la physiopathologie reste encore en partie mystérieuse. C’est un champ de recherche scientifiquement passionnant, au croisement de l’immunologie et de la neurologie. La possibilité d’y mener une véritable recherche translationnelle, en reliant la compréhension des mécanismes biologiques à l’évolution clinicoradiologique et à l’émergence de nouvelles approches thérapeutiques, est pour moi particulièrement stimulante. Votre découverte commune du rôle du récepteur c-Met constitue une avancée majeure.
En quoi modifie-t-elle notre compréhension de la sclérose en plaques et de ses mécanismes profonds ?
PLE et GB: Nos travaux montrent qu’au sein des lymphocytes T CD4 des patientes et patients atteints de SEP existe un sous-groupe particulier exprimant le récepteur c-Met. Ces cellules possèdent un profil particulièrement inflammatoire et une capacité accrue à migrer vers le cerveau et la moelle épinière, où elles pourraient jouer un rôle clé dans les attaques contre le système nerveux. Cette identification permet d’affiner notre compréhension de l’inflammation dans la maladie et de mieux distinguer les cellules réellement pathogènes parmi l’ensemble des cellules immunitaires. Elle apporte ainsi un nouvel éclairage sur les mécanismes profonds de la SEP et ouvre des pistes pour des approches thérapeutiques plus ciblées.
Le ciblage de c-Met pourrait-il ouvrir la voie à une nouvelle génération de traitements plus sélectifs, capables de moduler l’immunité sans l’affaiblir globalement ?
PLE et GB: Oui, car elle s’inscrit dans une évolution vers une immunologie de précision. Aujourd’hui, de nombreux traitements de la SEP sont efficaces mais agissent de manière relativement large sur le système immunitaire. L’identification de ce sous-groupe de lymphocytes exprimant c-Met ouvre la possibilité de cibler plus spécifiquement les cellules autoréactives impliquées dans la maladie. L’objectif serait de moduler l’immunité de façon beaucoup plus sélective: éliminer l’inflammation délétère tout en préservant les défenses indispensables contre les infections ou certaines maladies. Cette approche, comparable à une forme de microchirurgie du système immunitaire, pourrait à terme améliorer l’efficacité des traitements tout en réduisant leurs effets secondaires.
Comment transformer concrètement cette découverte fondamentale en innovation thérapeutique au bénéfice direct des patients et des patientes dans les années à venir ?
PLE et GB: La prochaine étape consiste à approfondir le rôle exact de ces cellules dans des modèles expérimentaux, notamment chez l’animal, et à étudier leur comportement dans différents contextes inflammatoires. Des travaux fonctionnels permettront également de tester si le ciblage du récepteur c-Met peut freiner leur activation, leur migration vers le système nerveux ou leur capacité à provoquer des lésions. Si ces résultats se confirment, ils pourraient ouvrir la voie au développement de nouvelles molécules capables de cibler spécifiquement ces cellules inflammatoires. L’objectif serait de contrôler l’inflammation responsable des lésions tout en préservant la compétence immunitaire globale.
Si ces travaux aboutissent, à quoi pourrait ressembler la prise en charge de la SEP à l’horizon 2035 ?
PLE et GB: La prise en charge de la sclérose en plaques pourrait devenir beaucoup plus individualisée, avec des traitements immunomodulateurs plus ciblés et mieux tolérés. L’objectif serait d’identifier, chez chaque patient et patiente, les mécanismes immunologiques précis à l’origine de la maladie afin d’adapter les traitements en conséquence. À terme, on peut imaginer des thérapies capables d’éliminer spécifiquement les cellules autoréactives responsables des lésions de la myéline, tout en préservant le reste du système immunitaire. Toutefois, à l’échelle du développement d’un médicament, 2035 reste un horizon relativement proche: il est donc probable que d’ici là nous ayons surtout amélioré la stratification biologique des patients et patientes et préparé le terrain pour des thérapies encore plus personnalisées.
En quoi le soutien philanthropique est-il déterminant pour permettre ces percées scientifiques audacieuses et accélérer l’émergence de la médecine de demain ?
PLE et GB: Le soutien philanthropique joue un rôle essentiel pour faire avancer des projets scientifiques innovants. Il permet de financer des recherches parfois trop précoces ou trop audacieuses pour les mécanismes de financement traditionnels, et d’accélérer ainsi l’exploration de nouvelles pistes scientifiques. Ce soutien offre également aux chercheurs et chercheuses une plus grande liberté pour développer des approches originales et générer les premières preuves nécessaires à de futures innovations. En favorisant le lien entre le laboratoire, les cliniciens et les cliniciennes, et les patients et les patientes, la philanthropie contribue directement à transformer la recherche fondamentale en progrès concrets pour la médecine de demain.
Quelle est pour vous la principale innovation médicale de ces 20 dernières années et pourquoi ?
PLE: Le développement des vaccins à ARN messager. En temps normal, le développement d’un vaccin nécessite entre cinq et dix ans de recherche. Pourtant, en pleine pandémie, un vaccin contre le Covid-19 a été développé en moins d’un an. C’est un exploit scientifique sans précédent, d’autant plus impressionnant que cette technologie avait longtemps reçu un soutien limité. Des années de recherche fondamentale, parfois menées loin des projecteurs, ont soudainement permis une réponse rapide à une crise mondiale. Selon l’OMS, rien qu’en Europe, plus d’un million de vies ont été sauvées grâce à ce vaccin. Peu de personnes y croyaient, et pourtant ils l’ont fait.
Et qu’espérez-vous de la médecine de demain ? Comment y contribuerez vous ?
GB: J’espère une médecine plus précise et plus personnalisée. Concernant la sclérose en plaques, cela signifie de mieux comprendre, chez chaque patient et patiente, d’un côté la biologie aiguë de la maladie – l’inflammation lors des poussées – et de l’autre, sa biologie chronique, notamment les mécanismes liés aux lésions chroniques actives persistantes sur le long terme comme les paramagnetic rim lesions (PRL), qui contribuent à l’accumulation du handicap avec le temps. J’aimerais y contribuer en restant à l’interface entre clinique et recherche, dans une approche translationnelle à visée thérapeutique. L’objectif est de mieux relier les mécanismes biologiques à l’évolution réelle de la maladie, afin de développer des biomarqueurs et, à terme, des traitements mieux ciblés, capables d’améliorer durablement à la fois le contrôle de l’inflammation et la prévention du handicap chez les patients et patientes.
Découvrez le Rapport d’activités 2025 de la Fondation privée des HUG, qui met en lumière les projets phares de l’année écoulée parmi les plus de 600 initiatives soutenues. Ces projets couvrent des domaines tels que la recherche, le bien-être et la qualité des soins, au bénéfice des patientes et patients des HUG, ainsi que l’environnement et l’action humanitaire. Ils sont tous portés par des collaboratrices et collaborateurs des HUG et de la Faculté de médecine de l’Université de Genève.
