Le projet de développement de la chirurgie pédiatrique au Burkina Faso soutenu par la fondation est un succès. Ce défi majeur pour un pays aux ressources limitées a été relevé grâce à la mobilisation autour d’une vision commune des acteurs locaux, une structuration nationale et l’engagement des autorités sanitaires locales. Aujourd’hui ce modèle est prêt à être dupliqué dans d’autre pays dans le même contextes.
A l’occasion de la sortie du Rapport d’activité 2025 de la Fondation privée des HUG, la Pre Barbara Wildhaber, médecin-cheffe du Service de chirurgie de l’enfant et de l’adolescent, HUG jusqu'à fin août 2026, et Sophie Inglin, cheffe de projet au Département de la femme de l’enfant et de l’adolescent, HUG, aux côtés de leurs partenaires du Burkina Faso, le Pre Emile Bandré et la Dre Anata Bara partagent les coulisses de cette expérience et évoquent les développements futurs.
Garantir l’accès à des soins chirurgicaux pédiatriques sûrs et de qualité demeure un défi majeur dans de nombreux pays à ressources limitées. Pourtant, des solutions émergent lorsque les efforts se conjuguent autour d’une vision commune, ancrée dans les réalités locales et portée par des partenariats solides.
Depuis 2020, le plan de développement de la chirurgie pédiatrique au Burkina Faso illustre cette approche. En renforçant simultanément les infrastructures, les compétences des professionnels et professionnelles de santé, la qualité des soins, la recherche, l’action auprès des décideurs et la collaboration communautaire, ce programme a profondément transformé l’écosystème de la chirurgie pédiatrique dans le pays. Son impact tangible sur la prise en charge des enfants, la structuration nationale de la discipline et l’engagement des autorités sanitaires en fait aujourd’hui un modèle de référence.
Forte de ce succès, la Fondation privée des HUG poursuit son engagement en soutenant une nouvelle phase de ce projet, avec pour but de capitaliser sur l’expérience burkinabaise et de poser les bases d’une réplication de ce modèle de réussite dans d’autres contextes.
À travers les regards croisés de la professeure Barbara Wildhaber et Sophie Inglin, initiatrices et cheffes de file de cet incroyable programme, mais également du Professeur Emile Bandré et de la Docteure Anata Bara au Burkina Faso, ces interviews retracent sa genèse, sa traduction opérationnelle et l’impact concret de cette collaboration sur le système de santé burkinabè et la vie des enfants qui en ont bénéficié.
Pre Barbara Wildhaber, responsable du projet, médecincheffe de service aux HUG
Qu’est-ce qui a motivé la création de ce projet et quelle vision le sous-tendait?
C’est le constat alarmant que, dans les pays à revenus faibles et intermédiaires, la grande majorité des enfants nécessitant une intervention chirurgicale n’y a tout simplement pas accès. Des vies perdues, non par manque de solutions médicales, mais par manque d’investissement et de vision systémique. Les projets étaient mis en œuvre en silos, chacun répondant à un aspect du problème sans jamais l’embrasser dans sa globalité. La chirurgie pédiatrique a été jugée trop complexe, trop onéreuse, et a systématiquement fait l’objet de sous-investissements au niveau de la coopération internationale. Dès le premier jour, j’ai porté une conviction profonde: il existait une autre façon de faire. Une approche intégrée, associant la formation des équipes, le renforcement des infrastructures et l’ancrage dans les communautés du plaidoyer auprès des décideurs politiques.
Quels résultats vous semblent aujourd’hui les plus significatifs, tant sur le plan clinique que systémique?
Sur le plan systémique, les changements sont profonds. La pression sur l’hôpital pédiatrique de Ouagadougou a diminué. Des ressources humaines ont été formées à tous les niveaux et le seront davantage ces prochaines années. La qualité des soins a été remise en question et améliorée. Des programmes de sensibilisation communautaire ont été intégrés à l’échelle nationale. Et l’avancée la plus structurante est sans aucun doute la stratégie nationale dédiée à la chirurgie pédiatrique (2026-2031) dans le pays. C’est peut-être le résultat dont nous sommes le plus fiers parce qu’elle appartient désormais entièrement au Burkina Faso.
Comment l’intégration de la recherche et des standards internationaux a-t-elle renforcé l’impact du projet?
La recherche-action a été fondamentale durant ces cinq années. Nous avons fait précéder la plupart de nos interventions d’études d’incidence, de prévalence et d’analyses structurelles, afin de mieux comprendre les écarts à combler et les besoins réels sur le terrain. Car, sans données solides, pas de crédibilité.
Et sans crédibilité, pas de légitimité pour agir auprès des autorités, des partenaires et des bailleurs. Les standards internationaux ont joué un rôle tout aussi structurant. Ceux émis notamment par la Global Initiative for Children’s Surgery ont constitué un socle de référence essentiel et fondé notre approche dès le départ.
Quels enseignements majeurs peuvent être tirés pour d’autres pays confrontés à des défis similaires?
Cinq ans de terrain, cela laisse des traces et des enseignements ! Le premier consiste à penser «système» dès le départ. Les projets en silos ont montré leurs limites partout dans le monde. L’approche qui fonctionne le mieux articule formation, infrastructures, ancrage communautaire et plaidoyer politique. Aucun de ces piliers ne suffit à lui seul. Le deuxième enseignement revient à impliquer les autorités nationales dès le premier jour. Sans leur adhésion, tout s’arrête le jour où le soutien externe prend fin. Le troisième signifie d’investir avant tout dans les compétences locales.
Les équipements s’usent, les infrastructures vieillissent, mais les compétences humaines, en revanche, demeurent, se transmettent et se multiplient. Enfin, et c’est peut-être le plus difficile à accepter: le changement prend du temps. Il faut patienter, rebondir après les échecs, traverser les doutes et continuer à y croire.
À votre avis, comment le projet évoluera-t-il dans sa phase de réplication régionale ou internationale?
Le Burkina Faso nous a livré de nombreux enseignements. Le Sénégal nous permettra de les confirmer. Si nous réussissons, et j’y crois, nous aurons une méthode concrète à transmettre, une méthode testée, documentée et adaptable. Il ne s’agit pas d’une recette à copier, mais d’une approche que d’autres équipes locales pourront s’approprier et faire vivre.
Sophie Inglin, cheffe de projet, HUG
Comment avez-vous concrètement structuré un projet aussi transversal et multisectoriel?
De nombreux consortiums œuvrent déjà à faire progresser la chirurgie pédiatrique dans les pays à revenus faibles et intermédiaires. Nous n’avons pas réinventé la roue, mais nous lui avons apporté quelque chose d’essentiel: l’expérience concrète de nombreux professionnels et professionnelles de terrain. Ce programme est donc une co-construction, née du dialogue entre savoirs académiques et réalités du terrain avec l’ambition de traduire ces acquis en un programme écosystémique durable.
Quels défis opérationnels avez-vous rencontrés au cours de ces cinq années?
Cinq ans, c’est aussi cinq ans d’obstacles. Le premier défi, et sans doute le plus complexe a été l’instabilité du contexte. Le Burkina Faso a traversé des turbulences politiques et sécuritaires majeures durant cette période. Il a fallu adapter, réorganiser. Nous avons dû retisser des liens avec chaque nouveau gouvernement et nous adapter de façon continue. Le deuxième est la lenteur des processus institutionnels.
Convaincre, négocier, attendre les validations dans des systèmes parfois rigides et fragilisés. Et puis le troisième a évidemment été le défi du financement. Il a non seulement fallu trouver les fonds, mais les trouver au bon moment, sans que les cycles de financement ne dictent le rythme du programme. Cependant, chacun de ces défis nous a offert un enseignement. Et c’est précisément parce que nous les avons surmontés et documentés que notre modèle est dorénavant crédible.
Comment assurer la durabilité des actions une fois terminées les phases de soutien externe?
Ce programme a été d’emblée pensé pour s’inscrire dans la durée. Afin d’assurer la pérennité des infrastructures et des équipements de notre nouveau Service de chirurgie pédiatrique, nous avons consacré plusieurs années à mettre en place une gestion de maintenance informatisée puis à former une équipe solide, qui s’étoffe d’année en année. Autre exemple concret: la formation aux soins pré et postopératoires.
Au-delà des formations continues que nous dispensons directement dans les hôpitaux, nous avons créé de nouvelles unités d’enseignement qui sont aujourd’hui intégrées aux curricula nationaux de base. Depuis deux ans, chaque nouvel infirmier et infirmière sort ainsi avec un bagage plus solide en chirurgie pédiatrique.
Enfin, grâce à notre travail de plaidoyer auprès du ministère de la Santé, le nombre de chirurgiens pédiatres en formation est passé de 11 à 46. Le Conseil des ministres a, grâce aux effets du programme, décidé d’allouer davantage de bourses pour permettre à cette discipline de se développer. Lorsqu’on mobilise l’ensemble de l’écosystème, les effets se multiplient et se renforcent.
En quoi le travail avec les autorités nationales a-t-il été déterminant pour l’ancrage du projet?
Le partenariat avec les autorités nationales a été déterminant à chaque étape du programme. Notre convention de collaboration nous a protégés à bien des égards, notamment face à l’instabilité politique et à l’insécurité grandissante. Toutefois, au-delà de ce cadre formel, les autorités ontrapidement adhéré à notre approche écosystémique et se sont montrées disponibles pour nous accompagner tout au long du processus. Nous sommes fiers de pouvoir dire qu’aujourd’hui la chirurgie pédiatrique a pris un nouveau virage au Burkina Faso. Au sein du ministère de la Santé, une personne est désormais officiellement en charge de ce dossier et 2026 marquera la naissance d’une stratégie nationale dédiée à la chirurgie de l’enfant dans le pays. Cette avancée nous touche profondément.
En quoi la dimension communautaire et le travail avec les tradipraticiens étaient-ils essentiels?
On pense spontanément à la chirurgie dans un cadre hospitalier: une infrastructure, des équipes formées, du matériel. Mais dans bien des régions, les parents n’emmènent tout simplement pas leur enfant à l’hôpital et encore moins pour une intervention chirurgicale. La peur, les réticences, le manque de confiance dans le système de santé, parfois simplement la méconnaissance des possibilités existantes : autant de barrières invisibles, mais réelles. C’est pourquoi collaborer avec les tradipraticiens et les agents de santé de première ligne, premiers recours des familles, est absolument capital. Sensibiliser les communautés l’est tout autant.
Que signifie, concrètement, «répliquer» ce projet dans d’autres pays?
Répliquer signifie d’abord s’inspirer de ce qui a fonctionné puis, et c’est l’étape la plus importante, contextualiser. Aucun pays ne se ressemble, les besoins diffèrent, les dynamiques culturelles et politiques aussi. Ce qui ne change pas, en revanche, c’est l’approche en elle-même: écosystémique, ancrée dans les réalités locales, coconstruite avec les acteurs et actrices du terrain. Cette approche est transférable et résiste aux contextes les plus variés.
Quels sont les prérequis indispensables pour réussir cette mise à l’échelle?
Au Burkina Faso, nous avons appris ce qui fonctionne. Au Sénégal, nous allons l’appliquer, avec méthode. Quatre conditions nous paraissent indispensables : des résultats solides pour convaincre, des partenaires institutionnels engagés dès le départ, une adaptation aux réalités locales plutôt qu’un modèle imposé et des équipes formées, capables de faire vivre le programme sans nous. En respectant ces conditions, on passe d’une expérience réussie à un modèle reproductible.
Pr Emile Bandré, chirurgien pédiatre au Burkina Faso
Comment la situation de la chirurgie pédiatrique a-t-elle évolué depuis le début du programme?
Dans mon hôpital de Bobo-Dioulasso, ce programme a transformé la chirurgie pédiatrique à plusieurs niveaux. Sur le plan des soins, l’impact est énorme. Le nombre d’enfants reçus en consultation comme le nombre d’interventions chirurgicales ont été pratiquement multipliés par quatre en quelques années, témoignant d’une progression à la fois quantitative et qualitative de l’offre de soins.
Sur le plan des ressources humaines, nous sommes passés d’un seul chirurgien pédiatre à quatre en l’espace de cinq ans, une croissance remarquable qui renforce durablement les capacités du service. Sur le plan de la recherche, une collaboration fructueuse avec le Centre de formation, de recherche et d’expertise en sciences du médicament (CEACFOREM) a abouti à la mise au point d’une crème à base de miel et de beurre de karité, désormais utilisée dans le traitement des brûlures, une innovation ancrée dans les ressources locales. Sur le plan de la formation, notre service s’est imposé comme le deuxième pôle national de formation pour les chirurgiens et chirurgiennes pédiatres, et accueille régulièrement des étudiants et étudiantes en médecine pour leurs stages cliniques.
En quoi ce projet a-t-il changé votre pratique quotidienne et la prise en charge des enfants?
Auparavant, nous faisions face à des obstacles importants : équipements insuffisants, protocoles lacunaires, équipe peu structurée. Cette évolution nous a permis d’entreprendre des interventions autrefois inenvisageables. La séparation de jumeaux siamois en est l’illustration: le fait qu’ils soient vivants aujourd’hui témoigne d’un niveau de compétence et de confiance collective que nous n’avions pas au départ. Cette transformation repose également sur une amélioration majeure de notre plateau technique. Nous sommes passés de 25 lits à une infrastructure complète de 33 lits en hospitalisation polyvalente, 10 lits en unité grands brûlés, 19 lits en chirurgie ambulatoire et une salle opératoire dédiée à la chirurgie de l’enfant, donc des conditions qui nous permettent de traiter l’ensemble des pathologies pédiatriques dans des conditions adaptées.
Quelle a été la valeur ajoutée des formations reçues pour les équipes locales?
D’abord, la prise de conscience essentielle que la chirurgie de l’enfant obéit à ses propres règles et n’est pas une version miniature de celle de l’adulte. C’est une réalité trop souvent négligée. Ensuite, l’ancrage de bonnes pratiques : check-lists opératoires, cartes de tour de lit, protocoles standardisés. Des outils simples, mais qui ont renforcé notre culture du soin.
Dre Anata Bara, directrice des formations sanitaires au ministère de la Santé du Burkina Faso
Comment la nouvelle infrastructure et les protocoles ont-ils amélioré la qualité des soins?
Le nouveau bloc opératoire construit à Bobo-Dioulasso a permis d’augmenter l’offre de soins chirurgicaux pédiatriques dans le Grand ouest au profit de nombreux enfants provenant des régions sanitaires de Gaoua, Dédougou et Banfora et en attente de chirurgie pédiatrique. Cette nouvelle infrastructure a permis aux équipes locales de prendre en charge des cas qui jadis étaient évacués vers Ouagadougou, ce qui soulage le pays. Par ailleurs, l’élaboration de nombreux protocoles de soins et fiches techniques ont permis de standardiser les procédures des praticiens et praticiennes, ce qui impacte positivement la qualité et la sécurité des soins chirurgicaux et anesthésiques pédiatriques.
Quel regard posez-vous sur la collaboration avec les équipes suisses?
La collaboration avec les équipes suisses a été très cordiale, transparente, pleine de leçons apprises et de transferts de compétence au profit des équipes burkinabè. Nous profitons de cette tribune pour remercier très sincèrement les équipes suisses pour leur appui constant tout au long du déroulement du programme.
Que représente, selon vous, la perspective de voir ce modèle étendu à d’autres pays?
Ce que nous avons construit au Burkina Faso, c’est bien plus qu’un programme de santé. C’est la démonstration qu’il est possible, même dans des contextes difficiles, de transformer durablement un système de soins pour les enfants. Voir ce modèle s’étendre, c’est notre ambition. Des millions d’enfants en Afrique subsaharienne n’ont toujours pas accès à la chirurgie dont ils ont besoin. Pas par manque de solutions, mais par manque d’approches cohérentes et surtout durables. Nous avons traversé cinq ans d’obstacles, de doutes, de réorganisations. Mais quand je vois où nous en sommes aujourd’hui et ce que cela représente pour les enfants pris en charge, je n’ai aucun doute: cela vaut la peine de poursuivre et de le reproduire ailleurs.
Découvrez le Rapport d’activité 2025 de la Fondation privée des HUG, qui met en lumière les projets phares de l’année écoulée parmi les 625 initiatives soutenues. Ces projets couvrent des domaines tels que la recherche, le bien-être et la qualité des soins, au bénéfice des patientes et patients des HUG, ainsi que de l’environnement et de l’action humanitaire. Ils sont tous portés par des collaboratrices et collaborateurs des HUG et de la Faculté de médecine de l’Université de Genève.
